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Chapitre 1
 
 
 
 

Bruxelles-Belgique. Lundi 17 septembre 2012 8 h

 

Il sonne huit heures à sa montre. D'une rigueur quasi militaire, Alain Tier entre dans son bureau de l'avenue Henri Hollevoet à Bruxelles. Sur la porte, fixée par quatre vis dorées, une plaque de plastique blanc frappée des lettres noires : « Détective privé ». Il a fallu que la vie soit assassine avec cet homme de cinquante et un ans pour que le médecin devienne chasseur de renseignements au service des autres. Le crane rasé comme la barbe chaque matin, il arbore toute l'année, un teint hâlé. Adepte de randonnée pédestre. Il se déplace avec une allure de boxeur. Les yeux bleus observent avec intérêts et intelligence. Les rides, profondes, révèlent les vestiges de sa grande douleur. Il s'empresse de consulter ses messages électroniques, espérant qu'une des sociétés sollicitées par la publicité qu'il rédige périodiquement réclame ses services. Il repère une ligne dont l'expéditeur s'annonce notaire. Il aime travailler pour cette corporation, qui paie rubis sur l'ongle. L'ordre lancé par la pression sur la souris reliée à l'ordinateur fait apparaître le texte.

« Monsieur Tier,

Exécuteurs testamentaires de Madame Marie Pasque, notre étude est mandatée par un codicille à ses volontés afin de vous proposer d'enquêter sur la disparition de sa fille Amélie. Vous trouverez ci-joint une photographie qu'il nous est demandé de vous adresser avec notre missive.

Restant à votre disposition. S. Jaspar Notaire à Nîmes ».

Positionnant le curseur sur l’icône de l'image attachée, il clique sur le bouton gauche du dispositif de pointage pour la décompresser. Pixels après pixels, la photo se reconstitue sur l'écran. Troublé, il scrute le visage de l'ange blond assis sur un banc. Alors qu'il le découvre, la sensation d'une faiblesse née dans une zone entre le sternum et le nombril le submerge. Devant la ressemblance il pense que son esprit se joue de lui. Sa main droite saisit la photographie encadrée, posée sur la table de teck à côté de l'ordinateur. La comparaison ne fait qu'ajouter à son désarroi. Le même visage ovale, les mêmes yeux coquins et la même moue aux lèvres, l'identique coiffure en casque d'or. Mais là où la similitude ébranle le plus sa raison, c'est dans la manière particulière de se croiser les doigts ; entrelacés, mais tendus. Il lâche le cadre de bois qui heurte le plan de travail et fend la vitre, jusque-là garante de l'intégrité de ses évocations. L'émotion devient trop forte pour le quinquagénaire, la respiration hoquetante annonce des larmes. Il ne souhaite pas les empêcher, elles l'aideront à laver la peine qui resurgit. Son fils disparu est assis sur ce banc au côté d'un étranger. Il croit rêver. Incapable de quitter les yeux de son enfant, qu'il sait de couleur noisette. Il cherche une explication sensée. Le cœur frappe avec force, augmentant la pression sanguine qui cogne dans son cerveau. Le visage s'échauffe, s’inonde de sueur. Il doit calmer le processus qui va l'amener à l'accident. Il se lève. D'un mouvement sec, il écrase sa misère de ses poings sur le plan de travail trop rigide pour les ménager. La douleur physique se joint aux autres ; il endure ces semaines de l'année deux mille trois qui ont fait suite à la disparition de sa famille. Robert son fils et Yolande sa femme. Il est devenu fou à cette époque. Abandonnant son cabinet pour retrouver  les êtres aimés. Sa quête a duré un an, le temps d'épuiser ses réserves et l'argent de la vente de sa maison. Quand il s'est retrouvé démuni, il a ouvert ce bureau d'investigation. Chaque enquête qu'on lui confie lui permet de fouiner avec l'espoir de découvrir le début d'une explication. Il pensait avoir fouillé tous les aspects de cet enlèvement. Ils projetaient de se rejoindre, un samedi de juillet, à la fête foraine de Bruxelles. Il est resté deux heures à attendre, s’efforçant de contacter Yolande sur son portable dont le répondeur répétait, empruntant sa voix douce, de lui laisser un message. Les heures, les jours et les semaines n'étaient rien de plus que des successions de calvaires. Les démarches, les sollicitations, les supplications, les prières meublaient les heures de ses journées, les interrogations en égrainaient les minutes. Sa femme virtuelle annonçant qu'elle se ferait un plaisir de rappeler s’il enregistrait sa requête, a été remplacée par une autre, artificielle, qui disait le numéro non attribué. Il forme encore cette suite de chiffres, qui comme un code les relie. Il n'est pas un soir qu'il s'endorme, quand il y arrive, sans penser à eux. Il a atteint un apaisement qui lui convient, emprunt d'une scène de son imagination. Robert joue sur une plage de sable blanc. Yolande, belle dans son maillot noir dessinant si bien ses formes, s'avance dans les vagues. Émergeant de l'eau, il les surprend. Mimant un gorille agressif. Son fils aimait ce simulacre et lui donnait le change dans ce rituel. Accourant, grognant, il les effraie. Les fuyards crient et rient. Ralentissant pour profiter du plaisir d'être saisi par les bras d'un tendre grand singe. Cette image d'une famille enlacée représente la limite qui le sépare de la démence. Le tableau vient de se déchirer, remplacé par un autre sur lequel un individu pose un regard concupiscent, osant porter la main sur la chair de sa chair. S'immortalisant sur un instantané sans âge, puisque ne pouvant exister.

 

Nîmes-France. Mardi 18 septembre 2012 13 h 30

 

L'homme de loi français avait accepté de déroger à ses règles pour le recevoir sans attendre. La courte conversation téléphonique d'hier les avait accordés sur l'urgence de la situation. Après une heure trente de vol, un taxi a amené le détective jusqu'à l'étude du notaire Jaspar, rue du Cirque Romain. Il est accueilli par un individu assez âgé, petit, au dos voûté et au visage gris à la mine austère que sa profession impose. Ils s'installent dans un bureau aux murs couverts de rangements en bois de noyer. Il y règne une odeur de cire. Maître Jaspar, lui ayant lu les dernières volontés de feue Marie Pasque, qui tiennent en ce seul fait qu'elle lègue ses avoirs à Amélie, se lance dans le détail de la procédure. Alain n'a pas placé le moindre mot.

     La fortune de la famille Pasque se qualifie d'importante. Il vous suffit de savoir qu'elle s’évalue au jour le jour en fonction de l’évolution des bourses. Je suis autorisé à vous dire que le testament prévoyait que les biens iraient à une association humanitaire, la S.A.E.T.M. (Société d'aide aux enfants du tiers monde). Marie Pasque était engagée dans cette belle œuvre, en quelque sorte, une compensation à la perte de sa propre fille. Elle a ajouté ce codicille le 7 juin de cette année en y adjoignant une enveloppe cachetée et une lettre à votre attention ; le pli scellé fut ouvert lors de l'exécution de l'acte, il y a quelques jours, pour y découvrir la photo annexée en copie numérisée au courrier électronique que vous avez reçu.

L'écrit de Marie Pasque et l'original de l'instantané avec son fils sont déposés sur la longue table brillante autour de laquelle ils s'étaient installés, face à face, pour leur réunion improvisée.

     Je dois vous confier ces trousseaux de clés. Le premier vous permettra de prendre possession, pour vos séjours dans notre ville, de l'habitation au 17, chemin des Dixmes. J'ai prévenu Madame Laruelle de votre éventuel passage ; elle est chargée de la surveillance et de l'entretien de la propriété. Informez-la au numéro repris sur cette étiquette.

Attaché à l'anneau le badge métallique porte une suite de chiffres martelés dans la masse.

     Finalement les codes d'accès pour l'alarme de la villa et la clé d'un coffre à la S.N.B, Swiss National Bank que vous trouverez avenue Feuchères pas loin des arènes. Il faut que je vous parle de cette opération financière.

Le débit du discours du Nîmois ne laisse aucune place à l'interruption. Il s'énonce sur le même ton monocorde que lors de la lecture de l'acte lui-même, et, bien qu'il ne consulte pas de document depuis le début de l'entrevue, son regard n'a jamais croisé celui de son visiteur.

     Vos papiers confirment votre nationalité française. Votre mère, feue Madame Tier, était la demi-sœur de Marie Pasque, ce qui nous a permis de préparer le dossier pour finaliser la part de l'héritage que vous octroie votre tante. Transaction dont l'exécution est liée à votre accord pour la mission de recherche d'Amélie Pasque. Votre présence établit votre volonté.

Alain se saisit de la feuille que lui tend une main noueuse. Quelques lignes attestent son engagement. Il y dépose sa signature et replace l’écrit sur la table devant lui. Tête baissée, le notaire avance le bras, faisant disparaître la preuve dans une farde au dos vert foncé. Alain est toujours perturbé par les événements, ce qui le rend plus passif qu'il ne le devrait. Les derniers mots concernant une tante dont il ne connaît pas l'existence auraient dû appeler à des précisions, mais le débat a son meneur, lequel manifeste l'intention d'arriver à ses fins au plus vite.

     Il fallait que notre chère disparue ait une belle confiance en vous pour avoir élaboré ce scénario, Monsieur Tier. Vous possédez, dès à présent, un montant d'un million six cent mille euros transféré, à l'instant, à la S.N.B.. Demain à l'ouverture, vous vous rendrez au siège de l'Avenue Feuchères, vous demanderez EstelleThierry. Elle est habilitée pour régulariser votre compte.

Il a utilisé une tablette tactile pour effectuer le transfert en ligne. La situation n'arrange pas le malaise du nouveau millionnaire. La prémonition de Marie Pasque était fondée sur le désespoir affiché par le fils de sa sœur à la perte de sa famille. Elle ne s'est pas trompée, son neveu prépare mentalement les projets qu'il mettra à exécution. Seuls les moyens lui manquaient.

     Ceci clôt mon mandat. Je me tiens à votre disposition pour les questions que vous souhaiteriez me poser. Sachez cependant que je ne répondrai qu'à celles qui correspondent à mon devoir d'officier public.

Alain, dont le crâne rasé brille, reste abasourdi. Les deux hommes se jaugent avec respect ; le notaire le regarde maintenant. La gorge du Franco-Belge est nouée, il ne pense pas s'essayer à sortir un son. D'une carafe verte coule un liquide coloré dans le verre que lui propose son hôte.

     Une menthe à l'eau vous désaltérera. Buvez !

Il s'exécute, puis se décide.

     Vous avez bien parlé d'un million six cent mille euros ?

     Exact.

Sèche, comme un couperet de guillotine, la réponse n'appelle aucun commentaire.

     Connaissez-vous le lien de parenté des deux femmes ; ma mère et ma... tante ?

     J'en sais ce que l'état civil a entériné. Christiane Tier et Marie Pasque étaient enfants de la même mère, Élise Guard.

Il n'a pas consulté son dossier pour répondre. Tier comprend qu'il n'en obtiendra pas plus. Il se lève pour prendre congé.

     Un taxi vous attend devant l'étude, je vous souhaite un agréable séjour dans notre belle ville.

À l'évidence, il veut se débarrasser de son visiteur. Lui serrant la main, il l’entraîne vers la sortie. Alain a le temps de ramasser les papiers, les trousseaux, la lettre et la photographie avant de se laisser emporter jusqu'au pas de la porte devant lequel une voiture blanche est stationnée.

Sur la route de la villa de Marie Pasque, il décachette l'enveloppe.

 
« Cher Alain, cher neveu

Tu viens d'apprendre ma filiation avec ta mère.

Bien que ne nous connaissant pas, un autre point commun, comme tu le liras, nous rapproche. Je n'ai pas souhaité te rencontrer avant, suite à un stupide malentendu avec ta mère. J'ai appris que tu ne ressembles pas à ton père. Les Laugray furent ignobles. Récemment, c'est sur la recommandation de Marcel Latuire qui craignait que tu interviennes impulsivement dans son enquête que je me suis abstenue de t'approcher. Comme toi avec ton fils, je le sais, je n'ai jamais cessé de chercher ma petite Amélie enlevée à douze ans. Le détective Latuire a trouvé la photo qu'on vient de te remettre chez un certain Laperoux, avocat à Liège en Belgique. Je suis convaincue que ce document assure ton engagement dans la recherche de nos enfants. Remplace-moi dans ma croisade. Mon instinct de mère sent Amélie vivante, garde espoir pour Robert. Pourquoi sommes-nous si liés ? Regarde la photo ! La personne assise sur le banc à droite de Robert se nomme Mathieu Perez, mon second mari ; il est mort en 2004 dans un accident d'avion au Maroc. Le détective Latuire te dira ce que cette photographie lui a appris. Pour ma part, je reste perplexe quant à sa théorie qui envisagerait une telle monstruosité. Le sentiment d'être suivie ne me quitte pas depuis des semaines. Latuire a tenté, sans succès, de le confirmer. Peut-être me suis-je fait des idées ? L'hypothèse d'une telle machination m'effraye. Afin que ceci ne soit pas perdu, je me décide à t'écrire. Tu as, je crois, intérêt à coopérer avec Monsieur Latuire que j’emploie depuis un an, mais tu en décideras. Fais preuve d'une grande prudence. Ne compte que sur toi. Je sens que nos enfants ont besoin de nous. Nos espoirs reposent sur toi seul. Que Dieu te bénisse ! Ta tante Marie »

Alain n'avait pas remarqué le ralentissement du véhicule. Il est surpris quand le chauffeur le quitte. Claquant la portière derrière lui, il disparaît dans un sentier longeant une haie de lauriers. La rue qui mène à la villa accuse une pente sévère. Le chemin de Dixmes se situe dans le haut de la ville. Le quidam qui l'attendait pour le transporter le lui avait précisé. Décontenancé, enfermé à l'arrière de la Renault, serrures bloquées, il aperçoit, déboulant du haut de la chaussée, un camion-citerne qui arrive droit sur lui. Du coude, il tente de briser la vitre à droite, sans résultat si ce n'est une violente douleur irradiant dans le bras. Paniqué, il constate que le poids lourd progresse trop vite sur une trajectoire rectiligne. Que fout ce chauffeur de merde ? Il se glisse par-dessus les sièges. Manœuvre impossible pour cette masse d'un mètre quatre-vingt-cinq et ses quatre-vingts kilos. Il se demandera comment son corps a su s'adapter pour se contorsionner, entre ces étroits espaces. Tête dans les pédales, il s'écroule dans l'habitacle, se redresse, réalise qu'il est capable de remarquer que personne ne conduit le seize tonnes. Il ouvre la portière de gauche, s'éjecte à plat ventre, roule sur le bitume. Il se relève, s'élance, trébuche, ne chute pas. Le stress ne le paralyse pas, au contraire il le dope. Il s'engage dans le même sentier de terre. Il fonce se mettre à l'abri. Il est convaincu que la citerne est pleine, le camion ne tanguait pas. Derrière, le bruit de tôle froissée précède de peu l'explosion. Il avait franchi une quinzaine de mètres. Le souffle chaud accompagnant l'assourdissant vacarme le projette dans la haie, qui l'enveloppe de ramilles et de leurs longues feuilles vertes. Des branches cèdent sous la pression de son corps, écorchant la peau, déchirant les tissus. Une odeur de brûlé l'entoure. Il ne reconnaît pas celle des chairs carbonisées qu'il a souvent ressentie dans ses stages d'urgentiste, ça le rassure. L'explosion du liquide a disséminé à la ronde des laves de feu comme autant de risques potentiels. Engoncé dans l'arbuste, il se démène pour le traverser. Sa survie dépend de sa hargne à se faire un passage au travers de cette barrière végétale. Des doigts se présentent à lui, il les empoigne. Une douleur dans le ventre le fait hurler. La traction amie se relâche. Alain se dégage de la tige qui lui perce la paroi abdominale. Se positionnant de côté, il repart de l'avant, tiraillé par deux mains. La chaleur semble s'estomper. Une deuxième déflagration l'ébranle. Le réservoir de la limousine. Il se hisse, suspendu aux bras secourables qui sont aidés de deux autres. Il ne voit pas ces gens courageux qui bravent les flammes pour lui venir en aide. Il les sent le sortir du buisson, le traîner sur l'herbe. Il ne peut que tenter de se relever. Sur les genoux puis glissant à plat ventre, on l'emporte sur du carrelage pour le balancer dans une piscine. Il coule, la fraîcheur du bain contraste avec l'air chaud qui l'entourait. Aussitôt remonté, ils le maintiennent, tête hors de l'eau. Il entend :

     Putain, on l'a échappé belle !

L’intrépide sauveteur serre sa femme contre lui continuant à soutenir son protégé. Le ciel est assombri par une fumée noire. Des sirènes retentissent de toutes parts. Des cris anxieux sont suivis par d'autres de joie. Les flammes diminuent d'intensité. Des morceaux de tôles froissées encombrent la pelouse à quelques mètres du bassin. À gauche sur une longueur de plusieurs mètres la haie se consume. Le couple libérant Alain s'embrasse. L'épreuve vient de renforcer leur amour, ils en savourent le bonheur. 

Quelques heures après l'accident, Alain, dont les blessures et les brûlures sont pansées, est assis avec les Fieuroles sous leur patio à l'arrière de la maison. Les jeunes Français débordent d'attention pour leur miraculé. René avait assisté à la scène depuis le début. Il terminait de tailler quelques fleurs, quand il a entendu la voiture blanche s'arrêter devant sa propriété. Il a aperçu quelqu'un en sortir pour s'étaler sur le sol. Dans son champ de vision est apparu l'avant du bolide fantôme. Son premier souci, en se reculant, a été de chercher à localiser Lucie, sa femme. Ne la voyant pas, il s'est couché sur le gazon, précédant l'impact. Après la première explosion, il s'est enquis, rejoint par Lucie, de l'état de l'étranger. Il l'a repéré derrière les arbustes de la haie. Sans la moindre hésitation, il lui a porté assistance.

     Le chauffeur du camion a déclaré qu'il avait fait halte pour satisfaire un besoin naturel. Il n'aurait pas serré les freins suffisamment, dit René.

Le chemin de Dixmes avait été plus encombré que le périphérique parisien aux  heures de pointe. Les flammes avaient été aperçues de partout dans la ville, ce qui avait attiré une foule de curieux canalisée, avec difficulté, par la police. Sollicité par les gentillesses de ses hôtes, Alain n'avait pas fait le point. Il a tout perdu dans cet accident. Le plongeon n'a pas arrangé son téléphone portable. Les documents, la lettre, la photographie restés dans la voiture ont subi le sort que la chance lui a évité. Se tâtant, il touche les reliefs que les clés provoquent dans la poche de son jeans. Il se souvient de la dame qui l'attend à la villa Pasque. Elle aura entendu comme le quartier. Quel est son nom ?

     René, me permettez-vous de téléphoner ?

Il montre l’état de son portable au propriétaire des lieux qui revient sur la terrasse deux boissons à la main. Les rires après une tension aussi forte se contrôlent mal. Il répond, imitant Bourvil dans une de ses immortelles répliques :

     Évidemment, il fonctionnera moins bien maintenant.

Déposant les verres sur la table, il lui propose d'utiliser le sien. Alain le remercie, forme le numéro de la plaquette d'identification du porte-clés. La tonalité d'appel ne s'est pas fait entendre qu'une voix féminine anxieuse résonne :

     Alain ?

     Oui ?

     Alain Tier, vous êtes vivant ?

     Oui, rassurez-vous, je...

     Taisez-vous et écoutez-moi !

L'ordre claque.

     Vous êtes en danger. Nous le sommes tous. Je ne peux pas vous voir sans prendre de grands risques.

Elle ne se moque pas de lui.

     Ce qui vous est arrivé n'est pas un accident croyez-moi. Marie avait prévu que vous seriez repéré, elle doit vous avoir prévenu dans sa lettre.

     Oui.

     Faites attention à ce que je vais dire. Le numéro que vous utilisez ne sera plus accessible après cette conversation. Demandez de quoi écrire et mettez-vous à l'écart. Toute personne en possession d'informations vous concernant risque la mort.

     René, auriez-vous un papier et un crayon pour moi ?

     Je vous apporte ça !

Le propriétaire entre dans la maison. La voix féminine reprend claire et cassante.

     Vous voilà seul, ne vous fiez à personne. Rendez-vous invisible. Vous devez changer de vie. Ne retournez pas à Bruxelles, ni chez Marie. Trouvez un endroit pour vous faire oublier. Ils doivent penser que vous avez eu peur et que vous avez fui.

     Qui "ils" ?

     Notez !

René lui remet le bloc et la pointe bic.

     Je vous écoute !

     Inscrivez, mémorisez et détruisez. Dans huit jours vous appellerez le 31 885 627. Servez-vous d'un téléphone fixe public chaque fois que vous contacterez un numéro qu'on vous aura communiqué. Ne parlez de rien à la police, ni à qui que ce soit. Avez-vous les moyens de tenir quelques jours ?

     Je retournerai chez le notaire pour...

     Vous n'avez rien compris ? Marie vous imaginait plus futé. D'où pensez-vous qu'ils ont appris votre entrée dans le cirque ? Besoin d’argent ?

     Je peux vivre une semaine si c'est la question.

     Très bien, n'employez qu'une fois votre carte de banque dans la région ; on avisera pour la suite.

La respiration de sa correspondante meuble pendant quelques secondes le silence. Elle reprend :

     Vous utilisez le portable de quelqu'un ?

     Oui !

     Conseillez-lui de changer de numéro.

     Comment lui annoncer ça ?

     Débrouillez-vous et ne traînez pas dans le coin.

Il sent qu'elle a terminé, il voudrait plus d'informations. Il hésite, il ne sait pas par quel bout commencer. Tout va trop vite pour lui.

     Alain !

     Oui.

     Nous croyons Robert en vie. Malheureusement, rien de nouveau concernant Amélie. Courage et prudence.

La tonalité indique que la communication est coupée. L'invraisemblance de ce qu'il vient d'apprendre l'a tétanisé. Robert, son fils, vit ? Il rappelle son interlocutrice. Après trois sonneries, une voix anonyme déclare :

     Le numéro que vous avez composé n'est plus attribué. Veuillez consulter notre annuaire au...

Alain raccroche. Son visage, entaillé, couvert de sparadraps et d’agrafes, rayonne de joie. Il exulte. René le constate et gaiement lui demande :

     Une bonne nouvelle ?

Se remémorant la mise en garde de son contact, il répond :

     Oui, ma tante est morte !

Tournant le dos à ses bienfaiteurs, il marche vers la barrière. Passant à proximité de la piscine, il y jette le cellulaire. Il entre dans la foule nombreuse autour des carcasses d'où se dégagent de la chaleur et une puanteur de caoutchouc brûlé. Personne ne le remarque, en quelques minutes, il a disparu.